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Togo Opposition togolaise : 7 millions de conseillers, un angle mort


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iciLome | | 4 Commentaires |Imprimer Lu : 1768 fois

Au cours d’une séance d’échanges avec la diaspora togolaise il y a quelques semaines, le journaliste d’investigation Ferdinand Ayité avait peint l’une des images les plus factuelles mais aussi les plus déroutantes que l’on puisse avoir de l’opposition togolaise (la C14 pour être précis). Du manque (ou du refus) d’une structure formelle de l’opposition à ses faiblesses dans son engagement avec la communauté internationale ainsi que ses relations avec ses « 7 millions de conseillers » – pour parler comme Éric Dupuy de l’ANC. Il n’en fallait pas moins pour que les inconditionnels de notre opposition sortent leur refrain préféré à ce cher Ferdinand : « au lieu de les critiquer publiquement, approche-les avec tes propositions » ou bien « toi aussi il faut créer un parti pour faire mieux ». Passons.

L’opposition togolaise a incontestablement des forces, mais elle a aussi des faiblesses évidentes. Et de tout temps, la communication avec la communauté internationale (y compris la CEDEAO) a toujours représenté un de ses points faibles. C’est pourquoi je partage entièrement l’analyse de Ferdinand Ayité concernant les relations entre la C14 et la communauté internationale. Cette communauté a été et demeure l’angle mort de l’opposition – ce que les anglo-saxons appellent « blind spot » – pour deux raisons : l’interprétation que l’opposition fait du soutien de cette communauté, et le manque d’une offre politique qui rassure les principaux acteurs de cette communauté.

Le premier point concerne la croyance, très ancrée au sein de notre opposition, que lorsqu’un acteur de la communauté internationale fait preuve de sympathie envers la cause de l’alternance au Togo, cette position – ou cette « victoire » comme on aime le présenter – doit rester inchangée, figée aussi longtemps que l’objectif (entendez l’alternance) n’aura pas été atteint. Lorsque les actes ou propos de cet acteur de la communauté internationale ne répondent plus aux critères fixés par notre opposition pour juger la fidélité à la cause de l’alternance, cet acteur devient très vite un suspect, une personne « corrompue » afin de fermer les yeux sur les travers du régime. Les risques de corruption de ces acteurs sont certes réels, surtout par un régime prêt à tout pour garder le pouvoir. Mais en général, cette attitude de notre opposition traduit un mauvais si ce n’est un bien naïf décryptage de la communauté internationale. Cette dernière étant avant tout une communauté d’intérêts, elle ne saurait agir en dehors de la préservation de ses intérêts .

Lorsqu’un acteur de cette communauté fait preuve de sympathie envers l’opposition, c’est en fonction de sa perception de la capacité de l’opposition à préserver ses intérêts, c’est-à-dire la capacité de l’opposition à remporter l’épreuve de force face au régime en place. En clair, c’est lorsque l’épreuve de force semble être à l’avantage de l’opposition que les sympathies de la communauté internationale envers cette opposition sont les plus manifestes ; il faut donc s’attendre à ce que l’expression de cette sympathie soit plus discrète ou même absente lorsque l’épreuve de force n’est plus à l’avantage de l’opposition. La communauté internationale ne s’allie pas aux faibles. Si changement d’attitude de cette communauté il y a, ce n’est nullement pas une « trahison » envers l’opposition ; c’est un acte de survie dans un contexte où seul l’intérêt prime . Considérer cette sympathie comme l’expression d’une admiration pour « la lutte menée par l’opposition » comme le clament certains opposants, ou l’expression d’un « amour pour le Togo » comme le prétendent certains diplomates, c’est se laisser aller à une très mauvaise lecture de la réalité. C’est aussi une mauvaise lecture que de considérer cette sympathie comme l’expression d’un « rejet du régime en place » comme le soutiennent certains, car pour être franc, lorsqu’un acteur de la communauté internationale « rejette » le régime en place, il plie bagage ; s’il est là, c’est parce qu’il ne le rejette pas.


Le deuxième point concerne le manque d’une offre politique, c’est-à-dire la projection de l’opposition dans l’avenir. L’alternance à elle seule n’est pas un programme de société, mais il faut un programme de société pour gérer l’après alternance . Avoir un programme de société qui démontre clairement comment l’on gèrera les défis de l’après-Faure est une chose qui est importante pour une communauté internationale habituée à des peuples plus opprimés que nous ou à des oppositions plus critiques et radicales que la nôtre. Contrairement à l’opinion nationale qui se satisfait des critiques et attaques contre le régime et n’est pas exigeante sur la gestion de l’avenir, la communauté internationale quant à elle fait plus confiance à quelqu’un dont on connait la vision et les objectifs. Malheureusement les leaders politiques togolais font preuve d’une étonnante résistance à l’idée même de se prononcer sur un tel programme, même dans des réunions restreintes ou secrètes avec les acteurs de la même communauté qu’ils veulent convaincre.

Depuis 1991, nombreux sont les articles publiés par les médias internationaux sur les hommes politiques togolais qui se terminent généralement par le même paragraphe : « bien qu’il soit/fasse x, y ou z, on ignore tout de son programme. » Un diplomate occidental faisait remarquer que ses rencontres avec les hommes politiques togolais le laissent sur sa soif car ils ne font que réciter la litanie des injustices et des violations commises par le régime, en lieu et place de leur programme ; ce diplomate n’est sûrement pas seul. Minimiser la question du programme de société comme beaucoup de leaders le font, ou attendre « que le régime tombe » avant d’y penser comme certains le clament est décidément une manière de se tirer une balle dans le pied. Avoir un programme, c’est couper l’herbe sous les pieds du régime et se définir autrement que par les termes du régime.

Certains acteurs de la communauté internationale – disons les idéalistes – s’intéressent beaucoup plus à l’existence d’un programme de société car c’est un outil qui permet de se faire une idée sur l’orientation d’un politicien qui demande leur appui et de tenir ce politicien responsable de ses promesses au cas où il arrivait au pouvoir ; c’est donc un outil de redevabilité et c’est en cela que réside leur intérêt. D’autres acteurs – disons les pragmatiques – ne s’intéressent pas vraiment à l’existence d’un programme écrit avant de soutenir un mouvement politique ; seuls les risques sur leurs intérêts les préoccupent. Mais le programme – s’il existe – leur permet de jauger la capacité d’un homme politique à minimiser lesdits risques. Donc le programme de société est important pour convaincre et les idéalistes et les pragmatiques au sein de la communauté internationale. Mais pour le moment, ceux-ci sont sur leur soif, comme peuvent en témoigner les activistes de la diaspora qui ont rencontré des acteurs de cette communauté internationale depuis le 19 août 2017.


Je crois que défendre bec et ongle la stratégie de l’opposition ne revient pas forcément à lui rendre service ; dans beaucoup de cas, on l’affaiblit. De la même manière, relever ses faiblesses ne vise pas à « l’affaiblir face à l’adversaire » comme certains le clament, c’est plutôt une manière de la renforcer, pour peu qu’elle consente à regarder dans le rétroviseur. L’opposition togolaise doit combler son déficit de communication avec la communauté internationale si elle estime que le soutien de cette dernière lui est décisif pour triompher sur le régime en place.


A. Ben Yaya

L'AUTEUR
A. Ben Yaya
New York, USA.



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